Le refuge

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Trois mois s’étaient écoulés depuis la mise en service de la station Explorer’s Anchorage. A une distance d’à peine 3,66 années-lumière du centre de la voie lactée, c’était, pour la population du système Stuemeae FG-Y d7561, trois longs mois isolés de toute vie. Actuellement, la colonie sur la station de type Ocellus ne s’élevait qu’à 750 mille habitants pour une capacité totale d’environs 150 millions… Malgré que la population s’était regroupée dans quelques secteurs seulement, la station paraissait abandonnée par bien des endroits. Une impression assez compréhensible quand les installations neuves de la station n’étaient occupées qu’à 0,5% de sa capacité totale.

C’était là un sentiment très particulier, qu’Holly Colson arrivait difficilement à surpasser. Elle qui venait d’une région du centre de la bulle humaine, à quelques années-lumières seulement du système Sol. L’excitation du début s’était rapidement dissipée au profit d’angoisses et d’insomnies. C’était bien simple, Holly ne dormait plus sans ses comprimés.

Mais cette absence de vie dans la station n’était finalement pas le pire… Non, le plus pénible, c’était cet isolement. La solitude dans toute son intensité. Faire partie d’une colonie recluse, si loin du berceau de l’humanité, était véritablement vertigineux pour une simple civile. Leur plus proche voisin était Jaques Station, dans le système Colonia, soit à plus de onze mille années-lumières. Pour Holly Colson, cette distance demeurait tellement abstraite et quelque peu terrifiante. Il faut dire qu’elle était une enfant de planète. Elle avait grandi essentiellement sur des astres rocheux suivant les contrats de son père qui dirigeait une entreprise minière notoire. Pas étonnant qu’elle ait fini par étudier des cailloux.

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Chapitre 19 – Manoeuvre et figure d’Emmelkamp

temps de lecture : 4 minutes


— Alors, on se croit malin, Monsieur Osorio ?
L’étudiant de dernière année pouffa, mais l’instructrice, A. Amundsen, ne riait pas.

Alonso Osorio était l’aspirant pilote le plus doué de sa promotion. Il n’était qu’en fin de première année de la formation de pilote de combat, mais déjà, il faisait preuve d’une grande maturité et d’une force de caractère qui distingue les plus grands pilotes. Ça et les grandes distinctions de son père, lui montaient parfois un peu trop à la tête. Amundsen savait tout cela et ne se laissa pas intimider. Le gaillard avait encore tout à prouver. Il était, certes, très bon dans le simulateur, mais le simulateur n’est pas l’espace. Dans le vide, il n’y a pas de seconde chance et cela traumatise plus d’un aspirant pilote, même les meilleurs.

L’instructrice attendit le retour au calme de l’auditoire avec une présence qui aurait intimidé plus d’un, mais l’étudiant tenait tête. Un malaise commença à être palpable et Amundsen n’avait d’autre choix que de le mettre au défi pour casser l’insolence qu’il manifestait.

— Très bien Osorio, puisque vous le cherchez. Venez expliquer la figure d’attaque d’Emmelkamp. A tous les autres, ouvrez votre terminal au chapitre 19.

Tous basculèrent quinze chapitres en avant, dans la section des manoeuvres et figures en apesanteur. Ces chapitres n’étaient pas encore vus en première année. Ils en étaient encore à étudier les figures en atmosphère et à faible gravité. Osorio descendit vers le pupitre de l’instructrice avec un air très décontracté qui rajouta une couche supplémentaire à l’agacement de Amundsen. Mais elle ne fit rien paraître. Il s’installa devant le terminal holographique de l’instructrice et par provocation, attendit que l’auditoire l’acclamât. Chose qui prit une demi-seconde. Puis, l’étudiant prit un malin plaisir à faire taire l’auditorium d’un petit geste avec un coup d’oeil presque méprisant envers l’instructrice qui, impassiblement, le regardait amuser son public.

Sans aucune note et avec un phrasé très solennel, il commença :
— La manoeuvre d’Emmelkamp est une figure réalisable uniquement en apesanteur. Elle consiste à se placer dans l’axe de rotation de la cible et de pivoter avec elle à l’aide des propulseurs ventraux ou dorsaux. Ainsi, la cible sera toujours en visuel à vos douze heures. Elle aura beau faire toutes les manoeuvres de diversions possible, avec un peu de pratique, vous la garderez constamment en visuel pour la shooter. Le seul moyen de s’en sortir pour la cible est de partir tout droit dans une direction, mais dans le feu de l’action, c’est la dernière chose à laquelle on pense. C’est contre-instinctif car c’est quelque part le meilleur moyen pour que son assaillant vienne vous coller aux basques. Ce qui est vrai. Bref, le temps que la cible s’en rende compte, vous l’aurez déjà pulvérisé.

L’étudiant fit une pause, regarda Amundsen qui essaya de garder sa prestance autoritaire, mais elle devait bien admettre que Osorio maîtrisait le sujet. Elle fit moue de vouloir l’interrompre, ce à quoi l’instructeur provisoire continua de plus belle en esquissant en trois dimensions des schémas des manoeuvres.

— Ainsi, les propulseurs principaux ne servent qu’a se rapprocher ou s’éloigner de la cible en fonction de l’intensité de sa courbe et de sa vitesse. Au plus la cible va vite, au plus il faut s’éloigner. Mais il faut savoir que dans la tête de la cible, une vitesse moindre permet de virer plus fort, soit en temps normal de réaliser une manoeuvre échappatoire. Sauf que positionné comme vous l’êtes, elle se rend en réalité encore plus vulnérable. L’autre avantage de la manoeuvre de d’Emmelkamp, c’est que vous visez la partie ventrale ou dorsale de l’appareil ciblée, soit une cible impossible à manquer. Donc même s’il s’agit d’un Cobra MkIII, vous n’aurez aucune difficulté à le shooter.

L’auditoire lui rendit un tonnerre d’applaudissement. Amundsen ne pus que se résigner à suivre le mouvement. Mais elle n’avait pas dit son dernier mot.

— Bravo Monsieur Osorio. Vous m’avez impressionnée. Vous connaissez parfaitement la théorie. Mais pouvez-vous faire de même dans le simulateur ? osa-t-elle lui demander en lui indiquant de prendre place dans le cockpit d’un Eagle MkII de la pièce avoisinante.
— Pour me mesurer à vous ? répondit-il sans arriver à cacher son excitation.
— Bien entendu. Ce n’était pas cela vos propos tout à l’heure ? Qu’une femme instructrice n’arriverait pas à la cheville d’un étudiant pilote de dernière année ?
— Mais je ne suis qu’en première…
— Ah oui, c’est juste, vous partez perdant, ne prenons surtout pas ce risque… lui provoqua-t-elle

Ne pouvant accepter cette humiliation publique et voulant absolument montrer sa supériorité tactique, Osorio accepta le défi et entra dans le simulateur défier son instructrice. Mais à peine quelques minutes plus tard, il sortit la tête basse pleine de frustration. Couvert de honte, il quitta l’auditorium en grommelant des injures.

Amundsen reprit sa place face à l’auditoire et continua son cours, chapitre quatre : la portance, sans oublier de mentionner qu’Osario s’était crashé dans le sas de sortie de la station virtuelle.
— Chose qui sera étudiée plus tard, au chapitre douze.

Balise de détresse

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_3304-01-22. Nous avons percuté le sol à l’approche de la base INRA Hollis Gateway dans le système Hermitage. C’est ma faute même si le commandant m’a dit qu’il en prend l’entière responsabilité. Mais sincèrement, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Sans doute une erreur d’appréciation. Ce qui m’inquiète, c’est que j’ai eu un moment d’absence. Je n’ai aucun souvenir avant l’impact. Il faudrait que j’en parle à Maria, le médecin de l’équipage, mais ce serait un suicide professionnel en tant que pilote principal, et ça, je ne peux pas l’assumer. Les dégâts semblent importants. Les réacteurs sont HS, mais Andrzej, le technicien, est confiant. Il s’est proposé pour une EVA, d’ici deux ou trois heures, afin d’aller vérifier la carlingue de l’extérieur. En attendant, chacun est cloîtré dans sa cabine le temps que le commandant établisse un plan de secours et organise le protocole de survie au sein du vaisseau.


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_3304-01-23. Andrzej n’est finalement pas sorti hier. D’après le commandant, la zone n’est pas sécurisée. Mais ça ne veut strictement rien dire. Il n’y a rien aux alentours et la base INRA abandonnée est à quelques kilomètres d’ici. Phil, le navigateur, est d’accord avec moi. On en a discuté ce matin en attendant notre tour pour un checkup médical chez Maria. Le commandant veut qu’on se fasse examiner une fois toutes les 12h. D’après Phil, c’est à cause de la biologiste, Kate May. Elle a eu aussi une perte de mémoire. Ce n’est pas une coïncidence, on a dû encaisser trop de G. La seule explication serait que j’ai complètement foiré mon approche planétaire et que j’aurais dû violemment décélérer … Mais pourquoi ? L’attraction de la planète est très faible. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il s’est passé. Cette nuit, je vais discrètement charger les données de la boite noire sur mon terminal portatif pour tâcher d’analyser l’approche.

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Que reste-t-il de Harry Mayson ?

temps de lecture : 13 minutes


Année 3152, quelques mois après la disparition du commandant Jameson
Système 12 Trianguli, Base INRA – Tylor Keep 

Préoccupé, Harry Mayson débarquait sur Taylor Keep après un voyage de plusieurs semaines. La base n’avait pas donné de réponse aux multiples sollicitations d’appontage du pilote. Sous l’ordre de Mayson, le pilote engagea une approche prudente sur la station au sol. Le transporteur Adder fit d’abord quelques manœuvres à haute altitude puis commença à descendre en réalisant des cercles de plus en plus larges au fur et à mesure qu’il s’approchait du sol afin de toujours garder une distance équivalente avec la base. Tylor Keep était une base militaire secrète de l’INRA (Intergalactic Naval Reserve Arm), soit de 1er niveau de sécurité. Sans autorisation, Mayson savait que l’INRA n’hésiterait pas à faire feu, et ce, dans le seul but de pulvériser le vaisseau sans autre forme de procès. Le pilote le savait également. Pour cela, il gardait instinctivement la main gauche prêt à pousser la manette des gaz pour décamper à la moindre anomalie. Mais si tel était vraiment le cas, tous deux savaient qu’ils seraient réduits en poussière avant même que le pilote ne puisse appliquer la moindre accélération au vaisseau. Toutes les dix secondes, le pilote annonçait leur présence, mais le transpondeur restait inlassablement muet. Ce qui n’arrangea pas l’inquiétude de Mayson, assis dans le fauteuil du co-pilote, les yeux fixés sur le radar.

Harry Mayson représentait la Galactic Insurance Co. Il fût envoyé en tant qu’expert par la Cowell & McGrath, dans le but rédiger un rapport précis sur la disparition du vaisseau du commandant Jameson, le Cobra MkIII JJ-386. Après une longue et fastidieuse enquête préliminaire classée secret-défense, il fut démontré, registre des vols à l’appui, que le dernier saut de Jameson avait été fait vers le système 12 Trianguli. Il restait cependant beaucoup de zones d’ombre ainsi que pas mal d’incohérences sur les événements précédant son arrivée à Tylor Keep, base inconnue jusqu’alors des différents services concernés par le dossier. Mayson avait la lourde tâche de prouver explicitement que Jameson était, pour faire simple, soit pleinement responsable de la série d’événements qui provoquèrent sa disparition, soit une victime. L’objectif final était de retrouver le vaisseau du commandant afin de procéder à une expertise technique et démontrer que l’origine de l’hypothétique accident était technique, humaine ou un malheureux accident. Ainsi, la Galactic Insurance Co. saurait si elle allait devoir sortir le chéquier ou renvoyer la responsabilité au parti concerné. Quoi qu’il en soit, tous savaient qu’une éprouvante bataille juridique s’annonçait sur les quelques décennies à venir. Même si, en ce moment précis, Mayson n’en avait que faire… Lui et son pilote serraient les fesses en approchant de Tylor Keep.

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La musique n’est pas une question de vie ou de mort…

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Seule, assise dans la pénombre du cockpit de son Cobra MkIII, la jeune femme s’essayait à la guitare. Quelques notes discordantes s’échappaient de la caisse de résonance provoquant des émotions contradictoires, entre l’allégresse et le désespoir de réussir un jour à jouer un morceau…. L’instrument était sérieusement abîmé et deux cordes manquaient, mais elle s’appliquait malgré cette impression persistante de vanité… 

Ce sentiment n’était pas si étonnant. Plus personne ne s’intéressait à la musique. Avec l’expansion de l’humanité dans les différents systèmes, l’inspiration musicale s’était effilochée au fil des siècles, comme si elle avait éclaté faute de cohésion. Certains philosophes prétendaient même qu’on était finalement arrivé au bout de ce que les notes de musique pouvaient créer comme mélodie. Surprenant… Et malgré l’envie de ne pas y croire,  personne ne pouvait leur donner tort. Un triste constat que la CAIA – la Création Artistique par Intelligence Artificielle – tenta tout de même de bousculer. Si l’Homme était devenu incapable de concevoir de nouvelles mélodies, alors l’intelligence artificielle le ferait à sa place. La CAIA était formée par un groupe de chercheur mélomane dans un but relativement noble. Mais au lieu de donner un nouveau souffle à cette industrie agonisante, elle asphyxia complètement le peu qui restait de la création musicale humaine. Personne ne s’attendait à cela, mais force est de constater que l’IA mit trois coups de couteau dans le bide de la création humaine, la laissant vider ses tripes jusqu’à en crever. Date de décès : 21 juin 3011. Aujourd’hui, 100% de la musique commercialisé était créée, composée et jouée par des IA. Mais plus personne ne l’écoutait vraiment. La musique n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle était devenue un banal et insipide tapis sonore. C’est ainsi la musique des lointaines générations pris de plus en plus de valeur. Devenant une marchandise rare, très prisée des contrebandiers au sein du marché noir.

Joyce aimait cette vieille musique. Elle avait jeté son dévolu sur la période allant de la fin de 20ème siècle et milieu du 21ème. La jeune contrebandière ne vivait même plus que pour cette harmonie de sons.

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Un autre départ

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« Toute bonne relation, commence par une arnaque »
— J. Djaworski

Système Duamta, de nos jours…

Le commandant Djaworski attendait depuis maintenant une bonne heure, mais quatre passagers manquaient toujours à l’appel.

A travers l’écoutille ouverte de la cabine économique, à quelques mètres de là, il regardait d’un regard évasif les six personnes qui terminaient de s’installer. Les six couchettes étaient assez rudimentaires et ne proposaient pas énormément de place aux passagers. Mais cela n’avait pas beaucoup d’importance étant donné qu’ils étaient, une fois installés et attachés dans la couchette, endormis pendant le voyage interstellaire par une injection intraveineuse. Les cabines de passagers dans cette catégorie de voyage n’avaient pas de hublot étant donné que ces cabines étaient placées à même la soute des vaisseaux, comme une vulgaire cargaison. C’était du transport rapide et fonctionnel d’une station à une autre, pas un voyage touristique. Quatre des six passagers regardaient une quelconque émission sur l’écran de leur terminal personnel en attendant le départ. Les deux autres discutaient de leur visite sur la station Wang City avec une certaine contrariété. Il regarda ensuite la deuxième cabine, première classe cette fois, toujours vide et soupira. De la fumée sortait de ses narines. Djaworski tira un dernier coup sur sa cigarette et envoya son mégot faire un vol plané à travers la soute. Il atterrit violemment sur le sol métallique provoquant un petit éclat de braises avant de terminer sa combustion prématurée sous le poids de la bottine de Djaworski. En entendant les annonces des prochains départs qui résonnaient dans le gigantesque hall des docks, le pilote perdit patience. Pour la sixième fois. Il retourna consulter le terminal du dock n°08, sur lequel son vaisseau, un Lakon Type-6, était resté en surface. Djaworski avait prévu ce dernier trajet de la journée en un Touch-and-go, soit un embarquement rapide à même la plate-forme extérieur, car plus économique en taxe d’appontage. Franchissant la porte coulissante automatique en verre de la salle d’attente, il grommela : « Évidemment, c’est la première classe qu’on attend… ».

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