Chapitre 19 – Manoeuvre et figure d’Emmelkamp

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— Alors, on se croit malin, Monsieur Osorio ?
L’étudiant de dernière année pouffa, mais l’instructrice, A. Amundsen, ne riait pas.

Alonso Osorio était l’aspirant pilote le plus doué de sa promotion. Il n’était qu’en fin de première année de la formation de pilote de combat, mais déjà, il faisait preuve d’une grande maturité et d’une force de caractère qui distingue les plus grands pilotes. Ça et les grandes distinctions de son père, lui montaient parfois un peu trop à la tête. Amundsen savait tout cela et ne se laissa pas intimider. Le gaillard avait encore tout à prouver. Il était, certes, très bon dans le simulateur, mais le simulateur n’est pas l’espace. Dans le vide, il n’y a pas de seconde chance et cela traumatise plus d’un aspirant pilote, même les meilleurs.

L’instructrice attendit le retour au calme de l’auditoire avec une présence qui aurait intimidé plus d’un, mais l’étudiant tenait tête. Un malaise commença à être palpable et Amundsen n’avait d’autre choix que de le mettre au défi pour casser l’insolence qu’il manifestait.

— Très bien Osorio, puisque vous le cherchez. Venez expliquer la figure d’attaque d’Emmelkamp. A tous les autres, ouvrez votre terminal au chapitre 19.

Tous basculèrent quinze chapitres en avant, dans la section des manoeuvres et figures en apesanteur. Ces chapitres n’étaient pas encore vus en première année. Ils en étaient encore à étudier les figures en atmosphère et à faible gravité. Osorio descendit vers le pupitre de l’instructrice avec un air très décontracté qui rajouta une couche supplémentaire à l’agacement de Amundsen. Mais elle ne fit rien paraître. Il s’installa devant le terminal holographique de l’instructrice et par provocation, attendit que l’auditoire l’acclamât. Chose qui prit une demi-seconde. Puis, l’étudiant prit un malin plaisir à faire taire l’auditorium d’un petit geste avec un coup d’oeil presque méprisant envers l’instructrice qui, impassiblement, le regardait amuser son public.

Sans aucune note et avec un phrasé très solennel, il commença :
— La manoeuvre d’Emmelkamp est une figure réalisable uniquement en apesanteur. Elle consiste à se placer dans l’axe de rotation de la cible et de pivoter avec elle à l’aide des propulseurs ventraux ou dorsaux. Ainsi, la cible sera toujours en visuel à vos douze heures. Elle aura beau faire toutes les manoeuvres de diversions possible, avec un peu de pratique, vous la garderez constamment en visuel pour la shooter. Le seul moyen de s’en sortir pour la cible est de partir tout droit dans une direction, mais dans le feu de l’action, c’est la dernière chose à laquelle on pense. C’est contre-instinctif car c’est quelque part le meilleur moyen pour que son assaillant vienne vous coller aux basques. Ce qui est vrai. Bref, le temps que la cible s’en rende compte, vous l’aurez déjà pulvérisé.

L’étudiant fit une pause, regarda Amundsen qui essaya de garder sa prestance autoritaire, mais elle devait bien admettre que Osorio maîtrisait le sujet. Elle fit moue de vouloir l’interrompre, ce à quoi l’instructeur provisoire continua de plus belle en esquissant en trois dimensions des schémas des manoeuvres.

— Ainsi, les propulseurs principaux ne servent qu’a se rapprocher ou s’éloigner de la cible en fonction de l’intensité de sa courbe et de sa vitesse. Au plus la cible va vite, au plus il faut s’éloigner. Mais il faut savoir que dans la tête de la cible, une vitesse moindre permet de virer plus fort, soit en temps normal de réaliser une manoeuvre échappatoire. Sauf que positionné comme vous l’êtes, elle se rend en réalité encore plus vulnérable. L’autre avantage de la manoeuvre de d’Emmelkamp, c’est que vous visez la partie ventrale ou dorsale de l’appareil ciblée, soit une cible impossible à manquer. Donc même s’il s’agit d’un Cobra MkIII, vous n’aurez aucune difficulté à le shooter.

L’auditoire lui rendit un tonnerre d’applaudissement. Amundsen ne pus que se résigner à suivre le mouvement. Mais elle n’avait pas dit son dernier mot.

— Bravo Monsieur Osorio. Vous m’avez impressionnée. Vous connaissez parfaitement la théorie. Mais pouvez-vous faire de même dans le simulateur ? osa-t-elle lui demander en lui indiquant de prendre place dans le cockpit d’un Eagle MkII de la pièce avoisinante.
— Pour me mesurer à vous ? répondit-il sans arriver à cacher son excitation.
— Bien entendu. Ce n’était pas cela vos propos tout à l’heure ? Qu’une femme instructrice n’arriverait pas à la cheville d’un étudiant pilote de dernière année ?
— Mais je ne suis qu’en première…
— Ah oui, c’est juste, vous partez perdant, ne prenons surtout pas ce risque… lui provoqua-t-elle

Ne pouvant accepter cette humiliation publique et voulant absolument montrer sa supériorité tactique, Osorio accepta le défi et entra dans le simulateur défier son instructrice. Mais à peine quelques minutes plus tard, il sortit la tête basse pleine de frustration. Couvert de honte, il quitta l’auditorium en grommelant des injures.

Amundsen reprit sa place face à l’auditoire et continua son cours, chapitre quatre : la portance, sans oublier de mentionner qu’Osario s’était crashé dans le sas de sortie de la station virtuelle.
— Chose qui sera étudiée plus tard, au chapitre douze.